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Il est un endroit inattendu où le socle des connaissances se niche. Il est sous nos yeux, nous n'y prêtons pas assez attention. Chez les Simpson. Oui, cela peut étonner quand on pense à l'érudition donutée d'Homer, la grâce spirituelle de Bart, le ziggurat bleu esthétique de Marge,  la puissance d'incompétence de leur canapé.

Tout professeur, du moins  celui d'Histoire, l'aura remarqué. Il n'y a pas une semaine sans qu'un élève ne lève  la main et s'exclame : "Madame, ça c'est aussi dans les Simpson". La Bible, Shakespeare, les films, Debussy, la tapisserie de Bayeux, les Grecs et les Romains, Jeanne d'Arc, Churchill. Le nombre de références culturelles  que l'on trouve dans cette série est absolument ahurissant. C'est à se demander ce qui n'a pas encore été évoqué (Boulez, Robert Pinget, l'assassinat de Sadi-Carnot , la robe  dos nu de Mireille Darc ?). Evidemment, la série n'est pas française, cela nous laisse encore quelque chance d'apprendre quelque chose d'inédit aux élèves.

 

Je crois qu'une telle réalité en dit long sur les enjeux et conditions de possibilité de l'enseignement aujourd'hui. Sur la pressante nécessité de changer notre manière faire. Il y a cent ans, quand on évoquait Léonard de Vinci, les enfants ne le connaissaient pas ou, s'ils le connaissaient, en avaient une idée proche de celle du professeur, de l'amateur d'art, du gardien du Louvre, du touriste. Aujourd'hui, un certain nombre d' élèves connaissent en premier le Léonard des Simpson. Le Rembrandt des Simpson. Le Moïse des Simpson. Sans parler des autres séries, blagues et références. Bien souvent, les classes connaissent la parodie, l'allusion avant l'original. Cette nouveauté  demande, de la part de l'enseignant, une approche différente. Il n'arrive, la plupart du temps,  ni en terrain vierge, ni en terrain connivent. Il y a Homer et sa bande qui ont investi les lieux. Je ne m'en désole pas. Je trouve ça marrant. Il y a une culture latente, une simpsonisation du monde et notre tâche est d'aller réveiller la princesse culture endormie, de lui rendre son apparence originelle (la Joconde n'est pas jaune !) (quoique). Il ne s'agit pas de devenir pour autant l'exégète des Simpson. Mais de tenir compte de ce que les élèves ont dans la tête,  de ce qu'ils connaissent, les évocations, références, souvent très implicites, qu'ils peuvent avoir. Il n'est plus question de balancer notre cours, de manière unilatérale, comme de l'huille bouillante depuis notre magistère donjon. Il faut avancer d'un pas, s'intéresser au monde des élèves, les laisser faire les liens, tisser  des continuités, rectifier le tir (parce qu'il y a une vraie de vraie Joconde, tout n'est pas dans tout). Les Simpson sont une ruse et une étape de la pédagogie.

C'est un moment de la transmission du savoir. Qui doit être dépassé (on n'est pas là, en cours, pour parler des Simpson, ce n'est pas un aboutissement, une fin) mais qui ne doit pas être ignoré. A moins de vouloir renvoyer les élèves à eux-mêmes,  les isoler dans leur monde,  scinder et protéger artificiellement la culture (évoquer les Simpson ne blesse pas la culture, bien au contraire, cela en montre la puissance, la force, la persistance) au risque de fournir un enseignement hémiplégique et incomplet.  Peu pertinent. Ignorer Homer, c'est le laisser faire !

Evidemment, quand nous sommes devenus profs, notre rêve n'était pas d'entretenir une relation suivie avec Homer (ce que j'ai pu être exaspérée quand j'ai débuté).Mais c'est ainsi. En tenir compte, ce n'est ni déroger, ni s'abaisser.  Aucune fourche de Canossa de Claudine. C'est faire correctement notre métier, opter pour le principe de réalité, accepter de faire un détour canapé (hum).

Encore une chose qui fait que le métier d'enseignant est galvanisant. Que l'on soit obligé d'en passer par un héros de série alcoolique, quasi demeuré, veule, fainéant et inculte pour transmettre ce qu'il y a de plus raffiné et érudit me semble extrêmement stimulant, charmant. La pédagogie en d'oh ! mineur.