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José Martí, le poète du combat et de la lumière

 


José Martí, le poète du combat et de la lumière ***

 « Le savoir est le seul moyen d’être libre »


 

(1884) Le Cubain José Martí, homme de lettres et orateur politique (1853-1895), dont l’œuvre atteint plus de trente tomes, prôna l’indépendance face au système colonial espagnol et contre l’impérialisme nord-américain. Fondateur du Parti révolutionnaire cubain afin d’organiser la deuxième guerre d’indépendance (1895-1898), il incarne le combat intellectuel pour l’émancipation des peuples émergents, revendiquée dans son essai Notre Amérique (1891). À l’aube du modernisme latino-américain dont il est le précurseur, le poète réussit à combiner l’engagement indépendantiste et le projet d’une société égalitaire, avec la préoccupation éthique d’un héritier des philosophes grecs, des mystiques espagnols, des penseurs des Lumières, des rénovateurs, de Victor Hugo à Walt Whitman. Le héros de l’époque positiviste tourné vers le progrès devient chez José Martí une figure de libération nationale, comme le fils de Joug et Étoile (Vers libres, 1883-1885) qui déclare à sa mère (la patrie) qu’il choisit l’étoile, l’emblème du drapeau cubain, mais aussi de la spiritualité moderniste qui prône la transcendance. Avant d’accéder à l’élévation, le fils assume le joug dégradant, la souffrance qui permet de se relever encore plus fort et digne, même si l’étoile illumine et tue celui qui la fait briller. Indépendantiste et abolitionniste, José Martí a rejeté le système esclavagiste (en place à Cuba jusqu’en 1886) dans ses articles publiés dans la presse des pays où il a résidé en exil, en Espagne après le bagne à dix-sept ans, en Amérique centrale, aux États-Unis « dans les entrailles du monstre ». Un poème des Vers simples (1891) met en scène un enfant qui jure au pied du mort de venger le double crime : le débarquement du bateau négrier dans un décor apocalyptique, la pendaison d’un esclave. La promesse de l’enfant met en exergue la sincérité de l’acte d’engagement et la condamnation de l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Ce message à valeur universelle démontre que Martí était très en avance sur son temps. L’écriture poétique est pour lui la clé d’un optimisme libérateur, même si la décision cruelle d’abandonner son devoir de poète pour se mettre au service de l’indépendance est prise en 1891. Il meurt au combat, « face au soleil », tel le héros d’un poème resté célèbre, fidèle à sa patrie, porté par le peuple reconnaissant dans un carrosse de feuilles naturelles. À l’image de cette noblesse d’action invoquée, un homme sincère voit naître de ses entrailles le palmier royal, l’emblème de son île (Vers simples). Grâce à une incroyable popularité au regard de l’intensité de son oeuvre, ses poèmes ont été récités et chantés, par exemple dans La Guantanamera, autre symbole national de la Cuba révolutionnaire.

« Toute rébellion de forme entraîne une rébellion d’essence » (1886)

Les exigences éthiques et esthétiques du poète et du critique apparaissent dès son recueil Ismaelillo (1882), l’un des seuls publiés de son vivant avec Vers simples. On y retrouve les caractéristiques du modernisme : renouvellement des mythes, libération du rythme et de la métrique, influences romantique (concept du poète mage), symboliste (mise en scène allégorique) et moderniste (universalisme et harmonie cosmique). « Le vers, né de l’émotion, doit être fin et profond, comme une note de harpe. Il ne s’agit pas de dire l’étrangeté ou la rareté, mais de saisir l’instant de l’émotion rare, noble et pleine de grâce » (1893). Le polysémantisme de ses vers et leur dimension métapoétique font la modernité de son écriture et reflètent un questionnement perpétuel : comment combiner l’éthique (la foi en l’humanité et sa bonté rédemptrice) et l’esthétique (du merveilleux au symbolisme philosophique) ? Cet enthousiasme créateur et généreux envers autrui est constant chez celui qui aspire à la transformation du monde, tel un « guerrier ailé » offrant son épée et son poing levé qui s’ouvre en fleur. Ce don du prophétique est impulsé par la force du poétique qui sous-tend l’acte d’écriture. « Fondre l’épée », avec « sa lyre bien placée sur son épaule », c’est fonder son vers, dans un paysage symbolique habité par son idéal, reposant sur la fusion tellurique de l’âme, du vers et de la nature régénératrice. Martí définit son chant par celui du ruisseau de la montagne, son vers par la végétation, son cœur par l’animal blessé et la passion qui l’exalte. La sérénité, acquise après l’accès à la conscience et la transmutation de la parole en beauté, se chante au présent, le devoir accompli. Il écoute le monde pour s’y fondre, pour y trouver sa vérité : il cultive la rose blanche de la fraternité et de la sincérité, car « seul l’amour, engendre des mélodies » (Vers libres).

Sandra Hernandez Monet-Descombey