Samedi 28 juin 2008
La goutte pendouille puis se détache enfin de ce nez qui peine à renifler de nouveau cette perte d'eau. Elle tergiverse un  peu et dans le déhanchement de son propriétaire, elle vole et s'écrase sur le bitume noircit et humide.

D'ailleurs tout est humide, même pas froid, juste aqueux et désagréable mais il ne semble pas s'en apercevoir, penché qu'il est sur son guidon, arc-bouté sur ses pédales en un effort de plus pour hisser sa grande carcasse au sommet du raidillon. Tout est humide et des champs proches monte la brume écumeuse et brouillardeuse qui épaissit le jour, rend caverneux les soupirs de notre héros. La ballade lui est pourtant familière et il sait quand il doit changer de braquet, quand il faut que ses jambes s'alourdissent sur l'engin pour que ce dernier se propulse encore plus haut sans que l'équilibre précaire acquis ne lui fasse défaut. Il sait tout cela et plus encore, puisque c'est dans ce besoin de pédaler qu'il retrouve des rêves que son sommeil lourd lui interdit chaque nuit. Il sait combien c'est bon de rêver éveillé même si cela est au prix d'une danse avec la machine.

Le cadre gémit sous la poussée, il ahane, se déporte pour placer quelques coups en danseuse et enfin... aperçoit le sommet de la côte !

Je sais que je peux y arriver !

Cette côte je l'ai déjà faite maintes et maintes fois... C'est bien de sentir ses muscles se tendre, ses os craquer sous l'effort et cette montée d'adrénaline, cette chaleur qui envahit le corps et participe au moral. Maudit brouillard ! C'est extraordinaire, car en partant, la clarté du jour avait cette saveur d'automne que j'aime lors de mes promenades. Les arbres se distinguaient encore et je voyais nettement les nuances colorées des fruitiers qui perdent déjà leurs feuilles. Je n'ai pas encore perdu mes cheveux, pourtant à mon âge, j'en connais d'autres qui sont déjà à l'hiver de leur chevelure. Moi, je garde les miens, blancs, soyeux et courts comme pour ne pas gêner le casque que je visse deux à trois fois par semaine pour ma ballade. J'aime cette ballade ! Aller, c'est maintenant qu'il faut que j'appuie sur ma bécane...Aller mon pépère, c'est maintenant que tu vas l'avoir, comme d'habitude...

J'ai toujours dit que le jour où je calerai dans cette côte, je serais bon pour le cimetière. Ce n'est pas demain la veille ! Le brouillard s'épaissit. Il doit y avoir un banc de cotonnade qui stagne à l'arrivée de la montée ou alors c'est cette condensation qui me colle à la peau et qui m'empêche de voir le bout d'asphalte de couleur différente qui marque la fin de mon calvaire vélocipédique. C'est toujours quand j'aperçois la bande ocre du raccord bitumineux effectué par je ne sais quelle entreprise que je sais que l'arrivée est proche. C'est un peu le catalyseur qui me donne l'occasion de ralentir et de doser mon effort en reprenant de ce souffle qui me fait défaut parfois.

Je sais que j'y suis arrivé !

Je n'ai plus qu'à respirer à nouveau, puiser dans ce souffle rauque l'oxygène qui me manque presque mais qui trouve son chemin jusqu'aux alvéoles, se charge sur mes globules et se disperse pour apaiser la douleur qui fuse dans chacun de mes membres. Un sourire s'esquisse au coin de mes lèvres et mentalement je recompte le nombre de fois où j'ai franchit cette épreuve depuis le début de l'année : au moins... je ne sais plus, et puis cela n'a pas beaucoup d'importance car une fois encore, c'est fait ! Le brouillard est décidément très épais, je n'aperçois plus le chemin vicinal.

J'aime bien cette route au printemps. On y accède aussi par derrière la maison et c'était le lieu privilégié des promenades de ma tendre et douce. Je dis c'était, car cela fait déjà... déjà combien ? Je ne sais plus ça non plus ! Je sais que j'ai porté ses cendres dans ce vallon des Pyrénées comme elle le souhaitait, au pied de ce pic dont je ne me souviens plus le nom avec ses deux sommets jumelés. Cette route est un peu la sienne et à chacun de mes passages je pense à celle qui fut ma compagne et qui le reste sans nul doute au delà de... J'aime bien cette route qui domine notre vallée avec ses arbres. Tiens la douleur est plus pugnace que d'habitude et ce brouillard qui m'empêche de jouir du spectacle de ces couleurs mordorées que j'affectionne. La douleur est encore là, un peu plus aigu et j'ai maintenant l'impression que la nuit tombe, qu'il fait noir. J'entends le bruit du patin de freinage sur la jante, je porte la main à mon bidon pour étancher ma soif, pose un pied à terre, tourne la tête, et... Je suis arrivé !

La ballade n'a jamais cessé et ne cessera jamais. Son sourire s'est figé et ses yeux aveugles explorent sa mémoire en de multiples tours de roues. Huit ans déjà, qu'il est dans cette maison, huit ans qu'il arpente les recoins de sa vie dans l'immobilité de son fauteuil, roulant. C'est ce jour là, dans la mille deux cent trente troisième montée, à quatre vingt trois ans que son cœur a lâché sous un beau soleil d'automne. Les pompiers, alertés par le voisin ont pu le sauver. Depuis, il n'a jamais cessé de pédaler... La tête dans le brouillard !

Moissac le 9 juin 2008
Par Démocrite/Maximilien - Publié dans : En vers et en prose - Communauté : les auto-édités
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