Dimanche 17 mai 2009

 

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Quand la nostalgie se fait poésie !

 

 

D’abord quatre musiciens qui entament un morceau puis la chanteuse qui apporte sa parole. Déjà le public est averti : la musique d’abord, puis, un texte de Barbara ouvrant les festivités, nous informe que la nostalgie constituera le fil conducteur d’un voyage exceptionnel. Après une pause en Afrique les étapes majeures se produiront aux Amériques en commençant par Cuba, en passant par l’Equateur puis en visitant une histoire musicale si fabuleuse ! Agnès Jaoui a rencontré à Cuba voici douze ans dit-elle, un des musiciens de l’équipe Roberto Gonzales Hurtado, et c’est là-bas que tout d’un coup elle fut saisie par cette musique que les mauvais esprits réduiraient aisément à la salsa. Samba, boléro… et valses péruviennes ! C’est d’ailleurs une valse péruvienne pleine de « amores de mis amores » qui servira de point final nous nous y reviendrons en point final.

Pourquoi au fil des chants, tant de nostalgie, tant de femmes qui ont été quittées, pourquoi ? Et si la question était toute autre, si la question était : qu’est-ce que la nostalgie quand on s’appelle Agnès Jaoui ?

C’est avec le spectacle que j’ai découvert une actrice-réalisatrice ayant entamé une œuvre de chanteuse utilisant surtout l’espagnol, autant dire donc que j’étais un ignorant avant d’entrer dans la salle sauf qu’à écouter j’ai retrouvé tant de morceaux connus en commençant par l’inévitable Volver de Carlos Gardel mais un refrain m’est apparu plus parlant que tous les autres quand il s’agit de se demander qu’est-ce que la nostalgie.

Todo cambia, tout change, une chanson de l’exil par excellence, nous indique Agnès, une chanson pour dire que tout change mais pas la relation à son peuple, mais pas la fidélité à ses origines et tout de suite avec le mot fidèle, après le mot nostalgie, une confusion qui peut poindre à l’horizon. La fidélité de celui qui se soumet presque avec délices, la nostalgie de celui qui se lamente uniquement ? Non, nous sommes loin du spectacle et de l’œuvre présentée qui est une œuvre sentimentale où l’amour perdu n’y est pas exactement la perte de l’amour. Il m’arriva de découvrir que la fidélité des obéissants n’avaient rien à voir avec la fidélité des créateurs, et que la nostalgie des êtres perdus échappait à la nostalgie des êtres debout. J’ose l’écrire : même dans la fidélité et la nostalgie nous y croisons… la lutte des classes ! « Pero no cambia mi amor por mas lejos que me encuentre, ni el recuedo, ni el dolor de mi pueblo y de mi gente.

Avec Agnès Jaoui nous sommes dans le cas d’une femme debout qui veut créer l’art des temps actuels, correspondant à son propre chemin. En plus du musicien cubain, l’autre qui, à la guitare ajoute le bandonéon, est de Buenos Aires, le percussionniste vient de l’île Maurice et le contre-bassiste d’Uzeste. Métissage ? Je me méfie du mot qui laisse croire qu’il s’agit seulement de pendre aux uns et aux autres pour créer son art propre, alors que le fait de créer son art propre c’est aussi changer l’un et l’autre, à qui l’on emprunte sa culture. Le métissage enferme parfois les cultures en elles-mêmes. Il m’arriva d’écouter un Tunisien doté d’une guitare en deux éléments, l’élément arabe et l’élément européen : son œuvre était une juxtaposition, un métissage pour le métissage. Une façon d’arrêter le temps. Un échec.

Pendant le tour de chant, à un moment Agnès Jaoui s’en va et laisse les musiciens seuls qui se lancent dans un morceau appuyé par la voix fabuleuse de Roberto ; je crois reconnaître un morceau d’Atahualpa Yupanqui, un morceau qui délaisse le style de l’Indien des Andes pour la rage et l’envol cubain. Une chanson de lutte dont il me faudrait retrouver le titre, peut-être el campecino, ou basta ya avec un couplet en moins, je ne sais plus, mais le morceau fut très beau. Les musiques des Amériques se croisent et se relancent les unes les autres sans se fondre mais pour continuer.

Peut-être que la clef du spectacle, la clef de la nostalgie tient en ce morceau ladino qu’elle a proposé après quelques explications. J’ai téléphoné depuis à l’ami Max Biro pour qu’il m’explique à son tour ce mystère du ladino. Quand, en 1493, les juifs furent chassés d’Espagne certains se réfugièrent en Turquie où ils emportèrent leur langue qui a traversé les âges et qui est un mélange de l’espagnol, de l’hébreu avec peut-être quelques éléments de turc. A l’écoute l’espagnol est très dominant. Et voilà comment du Chili de Violetta Parra on arrive à la Turquie sur le même fil !

Agnès Jaoui est une juive d’origine tunisienne et même née à Antony en 1964, elle a gardé avec elle le souvenir de la grand-mère, à tous les mariages, à toutes les barmitsva, la prenant par la main alors qu’elle était toute petite, et qui la faisait danser. A Cuba elle a peut-être retrouvé subitement les gestes de la danse dont nous savons qu’ils collent à la peau de toute la musique latino. Danse latino, danse orientale, à la fin du spectacle Agnès Jaoui a réussi à faire se lever les spectateurs bien français et bien assis de salle de Moissac. La nostalgie c’est un grand moyen pour changer le monde. Vazquez Montalban a vécu avec elle, avec cette nostalgie qui fait de nous d’abord des héritiers, surtout quand nous sommes sans fortune financière ! Puis Agnès Jaoui a terminé par un dernier morceau, chanté par Edith Piaf sous le nom de La Foule, une ultime valse péruvienne nous dit-elle. Vraiment une valse péruvienne que ce chant universel : « que nadie sepa mis sufrir » ? Composé par deux argentins, Enrique Dizeo pour les paroles et Angel Cabral pour la musique, qui reconnurent qu’ils y avaient mis toute la force des valses péruviennes, le morceau fut popularisé par le Péruvien Julio Jaramillo inconnu en France hier comme aujourd’hui. Comment donc Edith Piaf en est-elle devenue amoureuse ? Il semble en fait que le génie qui a donné toute sa grandeur à ce célèbre « amores de mis amores » soit un Paraguayen qui fut d’abord marié avec une Française et qui l’enregistra sur son troisième disque : Luis Alberto del Parana (1926, 1974-Londres). La vie de cet homme est une part inouïe (on peut dire maintenant jaoui) de l’histoire de la musique des Amériques et bravo au public de Moissac qui participa à l’aventure.


Par Démocrite/Maximilien - Publié dans : Ils, elles le disent si bien - Communauté : Le jardin des Muses
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