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Tout l'été, suivez notre grande série Histoire, consacrée aux portraits de 49 journalistes et à leurs combats pour le progrès, la liberté et la justice. Aujourd'hui, Mirabeau, l'inventeur de la presse moderne.

Comte, mais élu du tiers état, Mirabeau s’est servi 
de ses journaux pour asseoir sa popularité et diffuser ses idées. Sa conception de l’information est alors inédite.

«Quand le cerveau de l’humanité bout ; quand le cœur de chacun bat avec violence ; quand sur toutes les lèvres, les passions agitées viennent se traduire en mots brûlants ; quand pour le monde pressé de vivre, aujourd’hui dévore hier et doit être dévoré par demain, l’ère des livres est fermée. C’est l’ère des journaux qui commence », écrivait Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution française. Mirabeau, rebelle, épris de liberté, jouisseur, a tout de suite saisi l’importance de cette éclosion des journaux, dès la convocation des états généraux par Louis XVI : il s’en est servi à la fois pour asseoir sa popularité et diffuser ses idées. Avec lui naît une forme de presse engagée. Mais Mirabeau, plus qu’aucun autre journaliste, a aussi été un précurseur : il ne se contentait pas d’écrire lui-même ses articles. Il avait autour de lui, à l’Assemblée comme dans son journal, le Courrier de Provence, une équipe de rédacteurs spécialisés qu’il dirigeait. Quasiment comme un député, ou un rédacteur en chef moderne.

Un personnage singulier

Mirabeau était un personnage singulier. Né comte, rejeté par sa mère à la suite d’une petite vérole qui l’avait défiguré, Mirabeau a été toute sa vie un hédoniste qui aimait à lutiner les filles, se ruinait au jeu, et dont les idées politiques tranchaient avec celles de sa caste. Ce qui ne plaisait guère à son père, qui, par lettres de cachet estampillées par le roi, l’a fait jeter de cachot en cachot. Mirabeau avait aussi, en qualités, une curiosité insatiable et une sacrée plume. Dans ses cachots, il a mise cette dernière à profit pour écrire. De la littérature pornographique, d’abord : « Il écrit des livres pornographiques hilarants, géniaux », dit de lui Harold Cobert, qui lui a consacré sa thèse, et « une série de romans » (voir note). « Il y en a un qui s’appelle la Conversion du libertin de qualité. C’est la première figure de gigolo qu’on trouve dans la littérature », poursuit-il.

Pour autant, cette littérature de Mirabeau n’est pas neutre : « Entre les pauses de foutrerie, il glisse toujours quelques messages politiques. C’est une littérature pornographique qui est très engagée », estime Harold Cobert. L’information est d’importance : ses déboires avec la justice et ses écrits, largement diffusés par le biais du colportage, lui valent une certaine notoriété. « On a toujours l’impression, et c’est une idée fausse, que c’est parce qu’il y a eu Montesquieu, Rousseau et Voltaire, qu’il y a eu la Révolution française. C’est une idée idiote. D’abord, parce que le peuple ne lisait ni Montesquieu, ni Rousseau, ni Voltaire. On les lisait dans les salons. Quand ils sont tous morts, dans les années 1785, ce sont les seconds couteaux, comme Mirabeau, qui radicalisent leur pensée, par la littérature de colportage, sur les places publiques », insiste l’écrivain.

Contre l'arbitraire de la justice royale

Pour vivre et pour protester, Mirabeau a aussi mis sa plume brillante au service de ses idées. Son essai, De la caisse d’escompte, commandé par le ministre des Finances, Calonne, a été un succès sans précédent en termes de diffusion. Son libelle, Des lettres de cachet et des prisons d’État (1780), où il dénonce l’arbitraire de la justice royale, le met en porte-à-faux avec les autorités, mais contribue à lui tailler une réputation d’homme engagé dans le peuple : 9000 exemplaires sont épuisés en trois jours. Il continue dans cette même voie avec de multiples écrits. Il dénonce, dans son Essai sur le despotisme, la censure en vigueur sur les livres. Propos qu’il affine encore dans son Essai sur la liberté de la presse (1788). Par « presse », il faut entendre alors des livres, et non des journaux.

Lorsque Louis XVI convoque les états généraux, Mirabeau se fait élire… par les représentants du tiers état, à Aix, après que la noblesse l’a rejeté. Il fait alors paraître, le 2 mai 1789, des journaux : le premier numéro d’États généraux, une publication qui a pour but de rapporter ce qui se passe à l’Assemblée. Le Conseil d’État interdit le journal, le 6 mai. Qu’à cela ne tienne ! Mirabeau écrit derechef, le 10 mai, les Lettres de Mirabeau à ses commettants (ses administrés). Necker n’ose pas attaquer de front la publication : la liberté de la presse est gagnée. Jusqu’au 25 juillet, ces lettres continuent de paraître et connaissent un écho considérable, au point qu’elles seront rééditées en 1791. À partir du numéro 20, les lettres deviennent un vrai journal, le Courrier de Provence, édité trois fois par semaine par le libraire Le Jay. Volumineux, le journal connaît, par sa qualité, un véritable succès : 20 000 exemplaires diffusés par numéro. 350 numéros paraissent ainsi entre juillet 1789 et la mort de Mirabeau, en septembre 1791.

Le grand talent de Mirabeau aura été de s’adjoindre un « atelier » de spécialistes. Entre 1782 et 1786, exilé, il séjourne en Prusse et en Suisse. Il y recrute des collaborateurs : Clavières, un théoricien en économie appliquée, Roveray et Dumont, des juristes, Pellenc et Combes, ses secrétaires particuliers. Il leur donnait les sujets à traiter, et son atelier planchait. Les articles ou discours écrits, Mirabeau y apportait sa patte, ce qu’il nommait « le trait ». Étienne Dumont, l’un de ses collaborateurs, écrivait (cité dans le Fantôme du Panthéon, tome V) : « Mirabeau savait élaguer, rapprocher, donner plus de force et de vie, et imprimer au tout (au texte) le mouvement de l’éloquence. C’est ce qu’il appelait “mettre le trait”, ce trait était une expression singulière, une image, une saillie, une épigramme, une ironie, une allusion, quelque chose de vif et de tranchant qu’il croyait absolument nécessaire pour soutenir l’attention. »

Toucher physiquement le lecteur

Ce « trait », Mirabeau l’adapte aussi à la tribune, où il est l’un des meilleurs orateurs. Pour Harold Cobert, c’est avec la littérature pornographique que Mirabeau a développé son art oratoire. « La littérature lui a appris une technique d’écriture qui est faite pour susciter un effet physique sur celui qui la lit. Et quand on lit ses discours à l’Assemblée nationale, il utilise les mêmes techniques. Si vous touchez physiquement un lecteur ou une assemblée, ça permet de l’emmener où on veut, après… » Mirabeau, à une époque où n’existaient pas encore de comptes rendus des débats à l’Assemblée, publiait dans son Courrier de Provence ses propres interventions… Souvent en les retouchant. De la même façon, selon que le journal était destiné à Paris, plus rebelle, ou à la province, plus mesurée, il ajustait ses discours. Même Louis Blanc, qui ne portait guère Mirabeau dans son cœur, reconnaît la grandeur et le rôle du Courrier de Provence : « Mirabeau y fut lui, plus que dans ses autres écrits antérieurs. Il y soutient des discussions lumineuses, il y éleva quelquefois la politique à une grande hauteur, et il lui arriva d’y servir la vérité. »

  • A consulter:

Le fantôme du Panthéon, cinq tomes, de Harold Cobert, éditions Séguier

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Caroline Constant

Tag(s) : #Cultures et copinages