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Christian Cavaillé a longtemps été  professeur de philosophie et a publié des ouvrages de philosophie et de poésie. Il votera Jean-Luc Mélenchon aux élections présidentielles. Il nous propose trois fables drôles et politiques, nommées dans l'ordre : Dégage, crapaud, Plumons-lui le croupion ! et La ferme des animaux II.

  •     Dégage, crapaud !

Un tout petit crapaud, depuis bientôt cinq ans,
Était le président de notre marigot ;
Il s’était fait élire - un fait sans précédent -
En captant les suffrages de ceux des animaux
Pour lesquels tous nos maux viennent des migrateurs
Qui sédentarisés prendraient bien trop de place.
Il avait tout promis, habile et aguicheur
Aux grenouilles du cru : aux grasses et voraces
Des profits augmentés, aux plus maigres d’entre elles
Nourriture et emploi ; ces dernières depuis
N’avaient rien vu venir ; des promesses nouvelles
N’étaient pas plus tenues. Il en était réduit
À changer fréquemment d’habits et de langage,
Tantôt grand libéral et tantôt étatiste,
Populiste souvent, voulant paraître sage
Après avoir été un violent polémiste.
Quel que soit l’instrument, violon, accordéon,
Ce n’était que pipeau. La dernière trouvaille
De notre président-crapaud-caméléon
Fut de se présenter conduisant la bataille
Contre l’assèchement de tous les marigots
Dans la crise mondiale. Devant l’intolérable
Les batraciens crièrent : Dégage, le crapaud !
Mettons fin au pouvoir de ce nabot minable.

Je n’ai rien contre les crapauds
Car je suis de la même espèce,
Même démarche, même peau
Et même absence de noblesse
Mais un crapaud est désastreux
Dont l’action nous déconsidère ;
Il faut se rassembler nombreux
Pour mettre fin à sa carrière.

Batraciens, batraciennes, qui faites et défaites
Les rois républicains, vous égarant parfois,
Ne favorisez pas votre propre défaite,
Votez net, votez juste enfin pour une fois.

  •     Plumons-lui le croupion !

Une oie de forte taille a cette prétention
Dans notre basse-cour d’accéder au pouvoir.
Gloussant et cacardant, tortillant du croupion,
Suivie de ses oisons hilares et ignares
Elle s’avance ainsi, digne fille d’un jars
Toujours à jargonner, haineux, cruel, vorace,
Criant qu’il faut chasser de tout le territoire
Les oiseaux étrangers, cette mauvaise race
Qui mange sous nos yeux notre bonne provende.
Plus maligne notre oie, pour être populaire,
Attirer les gogos et agrandir sa bande
S’exerce à nous chanter quelques tout nouveaux airs
- Refrains républicains et couplets populistes -
Comme une brune qui voudrait passer pour blonde
Ou comme une traînée faisant son tour de piste
Déguisée en oie blanche pour mieux tromper son monde.

Pour qu’on voie au grand jour la laideur repoussante
De son cloaque brun, plumons-lui le croupion ;
Elle ira le cacher dans la boue et la fiente.
Marcher au pas de l’oie, il n’en est pas question !

  •     La ferme des animaux II

De La ferme des animaux, je veux narrer
La suite. Orwell a su nous raconter comment
Les animaux ligués contre l’homme exécré
Lui ont pris le pouvoir puis, désastreusement,
Se sont les uns aux autres faits tout ce que l’homme
Leur avait fait, jusqu’à ce que certains se vautrent
Dans la richesse, osant même dire : Nous sommes
Tous égaux mais certains le sont plus que les autres.

Il y avait toujours sous la lutte des places
La lutte des classes mais d’autres circonstances
Vinrent brouiller la vue car on dut faire face
À l’accumulation des multiples nuisances
D’une production débridée : tas de déchets
Partout, terre épuisée, enfin crises sur crises.
Des grenouilles venues du grand Sud asséché
Occupaient les recoins ; certains trouvaient exquise
Leur chair ; d’autres voulaient chasser ces étrangères
Cause de tous les maux ; des bêtes politiques
Parlaient de rejeter tous les surnuméraires ;
Les simples citoyens cédaient à la panique
Voyant partout régner les dealers, les voleurs,
Les profiteurs et les mafias. Nos animaux
Abrutis par les jeux de cirque et par les leurres
Publicitaires n’avaient presque pas de mots
Pour dénoncer l’état des choses. Ne sachant
Où aller, où se trouvent la droite et la gauche,
Ils donnaient libre cours aux plus mauvais penchants
Antidémocratiques avec une débauche
De violence, de haine et de ressentiment,
Un chaos sans étoile à la place du cœur
Lorsque semblait gagner le découragement
Et tout favoriser l’ordre des profiteurs.

Je suis un vieux crapaud qui va se retirer
Et parle à l’imparfait d’un monde très présent
Mais j’aimerais bien voir porter un coup d’arrêt
À l’injustice en cours propice aux malfaisants
Par une alliance enfin des ânes surchargés
Et des singes savants, des lapins et cochons
Que l’on saigne, des chiens de garde retournés,
Des grenouilles, qui libèrerait l’horizon.
Et ne me dites pas que tout espoir s’enlise
Dans l’éternel retour du désenchantement ;
Opposons à celui des volontés soumises
Un tout autre pari tenu obstinément

  •     Christian Cavaillé est né en 1943 à Lagrave dans le Tarn de parents viticulteurs. Ancien élève de l’École Normale d’Instituteurs de Toulouse, de l’École Normale d’Instituteurs de Montpellier et de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud. Agrégé de philosophie. Professeur de philosophie de 1967 à 2003 (au Lycée Henri IV à Paris de 1980 à 2003). Il a publié notamment aux éditions L’Harmattan, (coll. « La philosophie en commun »), Philosopher depuis Montaigne et après Wittgenstein, et plus récemment Parti pris du réel et Façons du réel.
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