Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Quand tout disparaît, travail, usines, comment ne pas sombrer dans l’individualisme, la résignation ou la haine ? Avec les Neiges du Kilimandjaro, le cinéaste rebat les cartes de l’espoir, de l’utopie, de la vie, inspiré par un des poèmes de la Légende des siècles, de Victor Hugo. Entretien.

Découvert, lors de sa présentation au dernier Festival de Cannes, comme l’un des films politiques les plus stimulants, avec Le Havre, d’Aki Kaurismäki, ou l’Exercice de l’État, de Pierre Schoeller, les Neiges du Kilimandjaro revient à Marseille, après le Paris de l’Armée du crime. Ni Conte de l’Estaque ni film noir, cet opus, qui sort aujourd’hui en salles, creuse sous un autre angle la problématique du précédent. Par les temps qui courent, la rencontre avec l’auteur s’imposait d’autant plus.

Un an avant le 21 avril 2002, vous signiez La ville est tranquille, la réalité de ce film-là a empiré depuis et imprègne ce film-ci…

Robert Guédiguian. Dans La ville est tranquille, on laissait chacun à ses affaires ou, disons, à ses malheurs. Le constat posé dans les Neiges du Kilimandjaro est terrible mais l’attitude de ce couple est exceptionnelle, héroïque, exemplaire, au sens strict du terme. Tout le paradoxe sur lequel est construit le film est d’être encourageant quand la situation dépeinte, elle, est catastrophique. Il y a là quatre figures ouvrières antagonistes. Avec Gérard Meylan, nous avons une figure dure, réactionnaire, pas loin de glisser vers l’extrême droite. Les enfants, eux, sont très agaçants, tant ils ne sont pas à la hauteur de leurs parents, se contentant de leur petit confort qui fonctionne ; tout ça vivote et surtout ne prenons aucun risque, restons entre soi, mettons des œillères – eux sont un peu « les tièdes » que « Dieu vomit ». Avec le personnage de Grégoire (Leprince-Ringuet – NDLR), surgissent le sentiment d’injustice, presque révolutionnaire, égalitariste, et une figure très contemporaine, celle de l’ignorance, de la méconnaissance de ce qu’ont pu faire pour les autres ces deux-là, Michel et Marie-Claire (Jean-Pierre Darroussin et Ariane Ascaride – NDLR), des vrais, des militants de base, ceux qui, enfin, sont «parfaits». Voilà quatre comportements possibles dans ce monde des « pauvres gens », cela dit par commodité. Renoir disait que «chaque personnage a ses raisons» mais Michel et Marie-Claire, eux, ont raison. Si je peux expliquer les autres comportements, je ne les justifie absolument pas. Eux attendent de savoir avant de juger, voilà un sentiment que j’aime bien : se sentir responsable. Je supporte de moins en moins les gens pour qui tout ce qui arrive n’a rien à voir avec leur propre vie.

"C'est une des grandes questions d'aujourd'hui :
ramener à la politique des gens foncièrement convaincus
qu'elle ne sert à rien"

Moins que celle de la disparition de la classe ouvrière, votre film ne pose-t-il pas plutôt la question du devenir de la conscience de classe ?

Robert Guédiguian. La classe ouvrière, en tant que telle, n’a pas disparu, même si le travail a disparu ou changé de nature, en particulier dans l’industrie. Si l’on regarde du côté des salariés de France Télécom par exemple, ils ont des payes de smicards mais ils n’ont pas le «look». Ils sont en costume, ne travaillent pas en plein air et sont harcelés au travail. Beaucoup de gens se sont prolétarisés, des millions d’employés par exemple, que je ne montre pas, mais qui sont du côté des « pauvres gens » du poème de Victor Hugo. Cette expression littéraire, je l’avais utilisée dans une tribune publiée contre le TCE pour parler de tous les gens qui n’avaient que faire de cette constitution et de cette Europe-là, tous ceux qui gagnent moins de 2 000 euros par mois, et qui sont 80 %. Donc je pose la question : comme il existait une conscience de la classe ouvrière, peut-il exister une conscience des pauvres gens, au sens de la fierté d’être ouvrier ? Qu’en est-il pour un employé, qui se sent presque comme un cadre ?

Qu’est-ce qui, au fond, meut ces deux figures de Michel/Darroussin et Marie-Claire/Ascaride ?

Robert Guédiguian. Ce sont des gens qui se sont toujours battus collectivement et, je crois, que par-delà la fin du film, ils vont continuer à se poser des questions sur la transmission : comment fait-on pour que les nouvelles générations prennent le relais. C’est un geste de fiction mais je crois qu’ils vont énormément se soucier des jeunes gens autour d’eux. Ce fil s’est interrompu. Ils étaient accaparés toutes ces années par le souci que les choses se détricotent moins vite, reculent moins vite ; une fonction de frein plutôt qu’une force de proposition : se battre sans arrêt du côté du maintien de ce qui a été arraché. Tout ce temps ne pouvait être consacré à raconter comment tout cela a été conquis à ceux-là mêmes qui n’en bénéficient pas et sans qui on ne gagnera pas. C’est une des grandes questions d’aujourd’hui : ramener à la politique des gens foncièrement convaincus qu’elle ne sert à rien.

D’où l’appel à Jaurès ?

Robert Guédiguian. Cette fin du discours d’Albi, intégrée au film, est une définition de la grandeur que peut atteindre un individu, au travers des différentes formes de courage. Jusqu’à la maladie, l’amour et la vieillesse, Jaurès englobe toutes les activités humaines et pointe dans chacune les éléments de courage possible.

On va trouver en chemin un garçon de café (Pierre Niney) assez solaire, presque pasolinien…

Robert Guédiguian. C’est un peu un «signe», ce garçon gai comme un pinson. On l’a voulu comme une intervention divine, laïquement parlant, au moment où ces deux-là n’arrivaient plus à fonctionner comme couple. Il fallait comme un petit coup de bonheur pour relancer Marie-Claire et qu’elle se remette à combattre quand on est dans la pire situation.

Comment vous êtes-vous posé cette question de la transmission ?

Robert Guédiguian. Je pars toujours de moi. Évidemment, je ne me posais pas cette question il y a vingt ans. J’y suis confronté en particulier au travers de mes filles et de ce qu’elles me racontent. Je sais très bien que les manifestations des Indignés, un peu partout sur la planète, ne supportent pas l’idée d’organisation. Je suis obligé de me demander pourquoi. Une question qui existe est forcément posée. Pourquoi ne veulent-ils entendre parler ni de partis ni de syndicats ? Je crois que c’est pour la raison évoquée tout à l’heure, sans jeter la pierre à personne car je me mets dedans. Je me mets dans les vieux communistes et j’essaye de comprendre ces jeunes.

"Il y a un discours qui, plus qu'il m'indispose, m'indiffère,
c'est ce discours individualiste, libéral, du "mérite" "

Toutes ces années, on était préoccupés par le souci de maintenir les acquis politiques et les acquis sociaux, elles n’ont pas permis de penser un autre monde. Tout cela s’est arrêté tragiquement avec la chute du mur de Berlin. Ce mouvement me plaît, comme tout mouvement de révolte, mais il est très faible théoriquement et idéologiquement. Ils ont raison d’être à fleur de peau : on va camper sous la neige à Wall Street… C’est courageux et insistant mais ça ne peut pas se transformer demain en une nouvelle organisation. Je pense qu’ils ne le souhaitent pas.

Mais vous-même avez quitté le PCF après la rupture du programme commun ?

Robert Guédiguian. J’ai mis trois ans à rendre ma carte, au début des années quatre-vingt. Comme souvent, l’on ne peut rester dans un endroit où on n’est pas d’accord. C’est le syndrome «Assurancetourix», comme dans tout groupe… Je ne supporte pas qu’il n’y ait pas d’efficacité. Le plus difficile était d’être entendu. Alors ce que je ressentais à l’intérieur, je l’ai dit ailleurs, en rencontrant le cinéma, qui m’intéresse aujourd’hui plus qu’hier. Il fallait que j’aie une bouée. Le cinéma a eu cette fonction. Je travaillais sur des choses que je ne voulais pas voir disparaître, d’où mes premiers films. J’ai mis un certain temps à m’apercevoir que c’était du cinéma et qu’il fallait donc me poser des questions de cinéma. Aujourd’hui, je pense que c’est politiquement efficace. Je vais chercher une geste utopique mais réalisable, quelque chose de l’ordre de la fraternité, à l’image de ce que j’ai travaillé dans Marius et Jeannette ou dans À l’attaque ! En ce sens-là, Marseille est vraiment un théâtre plus que le réel de Marseille, tout comme l’Estaque, bien entendu : c’est l’Eldorado !

Pourtant, et encore dans Parlons politique !, votre livre d’entretien avec Maryse Dumas, vous vous dites toujours communiste.

Robert Guédiguian. L’«idée communiste», comme dit Badiou, est à reformuler. On sait tous ce dont il s’agit mais quelle forme peut-elle prendre ? Cela, on le sait moins. L’utopie communiste est à revisiter en essayant de dessiner quelque chose. On l’oppose sans arrêt à la fatalité de l’état de chose existant. On oppose toujours la fatalité de la «mondialisation» à ceux qui veulent «démondialiser», comme dit Montebourg. Et si, effectivement, la faillite des États était réelle, que l’Europe explosait et que l’euro disparaissait ? Ce serait moins grave qu’une catastrophe naturelle ou nucléaire de type Fukushima : il resterait les gens. J’ajoute toujours, avec sarcasme, qu’une crise globale est moins préoccupante pour les plus pauvres que pour les plus riches et les couches moyennes… On nous dit qu’il faut sauver quelque chose dont personne ne sait plus, depuis des années, quel sens cela a. Il faut qu’une parole devienne évidente. Dans l’histoire, souvent, un individu a synthétisé ce que le collectif produisait. Marx le premier aurait dit qu’il était le produit de son époque. Le Manifeste du parti communiste était une commande, pour fédérer les intuitions de l’époque, les gens qui avaient ces intuitions. Et pour théoriser ces intuitions, il fallait une écriture du rêve. C’est tout cela que j’aimerais voir advenir. Le seul rêve possible en opposition à ce système de production, ce développement capitaliste international, c’est l’idée communiste. On n’a pas fabriqué autre chose.

Et donc, quel est votre communisme ?

Robert Guédiguian. Mon communisme c’est l’idée que je continue à penser que, s’il n’y a pas une propriété collective du monde, que le monde doit appartenir à tout le monde, ce monde continuera à produire des inégalités, qu’on ne pourra «corriger». C’est une idée générale qui se positionne comme un choix moral, éthique et n’est pas de l’ordre de la «rationalité économique». On est dans le partage ou pas. Ou bien je pense que le type à côté de moi a le droit de manger comme moi ou bien, parce que j’ai des parents riches, que je gagne plus, je dois manger plus.

"Les combats sont plus axés sur les gens qui votent
que sur ceux qui ne votent pas"

Il y a un discours qui, plus qu’il m’indispose, m’indiffère, c’est ce discours individualiste, libéral, du «mérite». Il fait autant partie de l’histoire de l’humanité que le discours de l’égalité. Moi, je suis du côté de l’égalité. Je dis que l’on peut augmenter le smic dès demain matin mais à condition que tout le monde soit d’accord. Cela implique que ceux qui gagnent 2 000 euros ne se vexent pas que les smicards gagnent 1 700 euros, parce qu’il existe une politique de vexation du peuple. C’est mon droit le plus strict de penser que je peux gagner moins pour que les autres puissent gagner un peu plus. À Agat (la maison de production qu’il a cofondé – NDLR), l’échelle des salaires est de 1 à 4, alors qu’il pourrait en être autrement.

Pour autant, vous ne goûtez guère les économistes et autres experts…

Robert Guédiguian. Tout cela n’est pas de l’ordre du «vraisemblable» ni de la «rationalité économique». Les experts et les spécialistes en tout genre cachent toujours ce dont je parle ici, quand je parle d’éthique. Ils pensent toujours les choses comme des phénomènes naturels dont ils savent quelque chose mais pas le tout. Les taux de change, les échanges entre deux pays ne sont pas de l’ordre de la nature. On ne dit jamais pour quels intérêts ça va et vient. Leurs discours jonglent avec des chiffres tellement exorbitants qu’il faut un certain temps pour les visualiser mais ils ne disent jamais la philosophie qui sous-tend leur discours.

 

Vous soutenez la démarche du Front de gauche. Qu’en attendez-vous ?

Robert Guédiguian. Je crois que le Front de gauche doit travailler extrêmement plus à faire adhérer les jeunes gens, à s’ouvrir vraiment à eux. C’est très difficile : travailler en s’oubliant un peu. Je crois qu’il faut absolument considérer la politique hors élection. Voter compte, bien entendu, mais pour rebâtir l’hégémonie – au sens de Gramsci –, il y a des actions à monter au quotidien, qui ne produiront pas des résultats immédiats, qui demanderont un certain temps mais qui feront surgir la surprise. C’est un travail de reconquête, que les idées re-pénètrent le peuple. Il faut peut-être aller voir les Indignés et leur faire lire des livres d’histoire (rire). Il n’y a pas que les urnes même s’il faut avoir des élus. Mais c’est un effet pervers de la démocratie : être élu, ça prend du temps. Pour les uns, sur le terrain politique, le combat est mobilisé par le fait qu’il faut disposer de beaucoup d’élus ; pour les autres, sur le terrain syndical, pour que les acquis du siècle ne soient pas effacés, détruits. On a là deux grands axes mais le troisième, celui de la transmission, est absolument négligé. Il ne s’agit pas de mettre tout cela sur le dos de la qualité et de la quantité des militants mais tout le monde, du haut en bas, plus les intellectuels, doit en être convaincu.

Alors, « que faire », comme disait l’autre ?…

Robert Guédiguian. Il est incompréhensible que le Front de gauche ne cartonne pas dans les quartiers populaires, dans les banlieues. Les combats sont plus axés sur les gens qui votent que sur ceux qui ne votent pas. Je trouve que son discours s’adresse et devrait entendu par ceux qu’il veut défendre, et ce sont ceux qui ne vont pas voter. Cela pose la question du militantisme parce que, si Jean-Luc Mélenchon passe sur Canal Plus, ce sont des gens comme moi qui le voient, pas eux. Alors, où sont-ils ? Comment leur parler ? Avec un résultat qui ne peut être ni évident ni immédiat. On revient là au film : au niveau individuel, Christophe, Marie-Claire et Michel, même s’ils s’engueulent, vont se parler très amicalement. Je mesure l’immensité de la tâche. Elle demande de la patience. Il faut repartir. Il n’y a pas eu que du déclin mais une cassure de vingt-cinq à trente ans dans ces valeurs ouvrières, de gauche – même si je me méfie de ce terme, « valeurs », parce que tout le monde en a, il faut donc les définir –, ces traditions d’ouverture, d’internationalisme… Tout se passe comme s’il fallait recommencer de zéro, comme si ces choses étaient une langue étrangère. Cela demande beaucoup d’habileté et d’humilité. Il faut être dans la bonne attitude, celle de Michel et Marie-Claire.

 

  • Lire :

--> La critique des Neiges du Kilimandjaro

Tag(s) : #Cultures et copinages