...Cela devait se voir car cette dernière, au demeurant jamais soupçonneuse, s'enquit de me savoir si tranquille et serein. A l'énoncé
du travail abattu, elle apprécia la donne et l'emplit de ses propres tourments comme pour apaiser les exactions d'un travail qu'elle trouvait parfois ingrat. Très vite, son bavardage perdit de
son intensité au cours du repas pris sur la terrasse et, sans que je ne me l'explique, mes pensées vagabondèrent à nouveau sur les courbes entrevues dans la journée. Mon épouse me reprit un temps
avec un tonitruant : « Tu ne m'écoutes pas !... » fort judicieusement à propos mais qui, dans le contexte, ne porta pas plus loin que l'interrogation du
moment.
Entre la vaisselle du soir et les infos télévisuelles, la soirée prit une tournure des plus attendue, bien qu'une petite cloche ne
cessât de tintinnabuler dans les frondaisons de mon esprit.
La fraîcheur du soir était la bienvenue et dans la pâleur d'une lune ronde de vouloir éclairer le monde, la belle, pareillement
vêtue dardait ses yeux vers moi comme jamais elle ne l'avait fait jusqu'alors. Ma maisonnée avait pris ces quartiers de nuit et c'est, le souffle court, que j'osais m'approcher enfin
d'elle... Le projecteur halogène s'alluma d'un coup, me laissant aveuglé pour le coup et dans l'obligation de saluer mon aimable voisin qui rentrait à ce moment-là. Il devait se faire tard et
pourtant c'est lui-même qui me fournit le prétexte pour m'éloigner le cœur battant. En effet, il prit la belle, passa son bras et s'engagea sur l'allée non sans m'avoir lancé un « bonne
nuit » malin et bien à propos.
La fin de semaine m'offrit une fois encore l'occasion de briller de mille feux, pourtant, la belle n'était point visible. Je décidais
donc d'aller exposer ma contrariété sur les petites routes de mon village à coup de pédales bien senties. J'enchaînais les petits raidillons qui font le charme de ce coin de Quercy et je dévalais
moult sentiers, sentant sous mes pneus à crampons la dureté caillouteuse du calcaire blanchi sous le vent d'autan. Ce n'est que lorsque le compteur afficha une distance raisonnable pour mes
artères et mon surpoids que je me résolus à rentrer à mon domicile. Elle ne semblait pas être rentrée et ma soirée perdit de son charme alors que j'avais échafaudé mille plans durant mon
équipée pour aborder enfin la belle dès que l'occasion se présenterait. Les jours suivants je n'eus pas plus de chance et elle ne se montra pas. Le ciel s'assombrit pour laisser la place à l'un
de ces derniers orages qu'affectionnent tant les paysans au moment des dernières et délicates récoltes de fruits ou de raisins. La pluie battait sur les carreaux et nous avions éteint les
appareils sensibles aux perturbations du réseau électrique comme chaque fois en pareil cas. Le repas fut pris entre deux coupures d'électricité et personne ne resta pour commenter la violence de
la météo, préférant aller se réfugier avec un bon livre au fond d'un lit douillet. Je restais le dernier autant pour tenter d'apercevoir dans la lumière, chez mon voisin, l'objet de mes espoirs
que pour vérifier que les éléments déchaînés ne feraient pas de dégâts comme ce fut le cas il y a quelques années déjà. Je regrettais son absence et ses formes me manquaient. Je ne pus contenir
la vision de ses courbes et de son regard qui me transporte quand il vient à croiser le mien. Je restais longtemps le nez à la vitre, regardant sans les voir les flaques se former au bout des
ruissellements. Le sol n'avait pas reçu tant d'eau depuis... Je ne savais même plus ! Nous avions passé l'été en nous plaignant d'une sécheresse que n'avaient su rompre les quelques journées
orageuses que nous avions vécues. La météo alimentait...